Le Pouvoir du Récit Dans la Conservation: Rencontre Avec Antonio Longangi
- EPI Secretariat

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Notre ami du mois est Antonio Longangi, originaire de la République démocratique du Congo et responsable de la communication et de la visibilité de la Fondation des Parcs Oubliés dans le parc national d'Upemba. Avant de se consacrer à la communication pour la conservation, Antonio a mené une carrière diversifiée dans l'humanitaire, les médias, la recherche et la création artistique. Dans cet article, nous explorons son parcours, sa vision du récit en matière de conservation et le rôle de la communication dans la protection de certains des espaces naturels les plus méconnus au monde.

Pour commencer, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours personnel et professionnel, et de ce qui a suscité votre passion pour la conservation, le récit et la communication?
Mon parcours a toujours été rythmé par les histoires : des histoires de personnes, de lieux, de luttes, de résilience et d’identité. Ayant grandi à Goma, dans l’est de la RDC, j’ai très vite pris conscience de la complexité et de la beauté du Congo, un pays souvent incompris à l’international malgré son extraordinaire richesse culturelle et écologique. Cette prise de conscience m’a naturellement poussée vers le récit et la communication, comme moyen de me réapproprier les récits et de donner de la visibilité à des réalités méconnues.
La conservation a pris un sens particulier pour moi car elle se situe au carrefour de la nature, de l’histoire, de la politique, de la culture et de la survie humaine. Ce qui m’a le plus inspirée, c’est de réaliser que des lieux comme Upemba ne sont pas seulement des trésors écologiques, mais aussi des symboles vivants de résilience. Les protéger exige plus que de la science et de la sécurité ; il faut aussi un art du récit suffisamment puissant pour susciter l’empathie.
Vous avez travaillé dans les secteurs humanitaire, universitaire et créatif avant de vous orienter vers la communication en matière de conservation. Comment ces expériences ont-elles influencé votre manière de raconter des histoires sur les populations, la faune sauvage et les aires protégées?
Ces différentes expériences m’ont appris que la conservation ne peut exister indépendamment des réalités des populations. Mon travail humanitaire m’a permis de côtoyer des communautés confrontées au déplacement, à la pauvreté, à l’insécurité et à la survie. Mes études m’ont aidée à développer un esprit critique face aux systèmes, à l’histoire et aux dynamiques postcoloniales. Mon travail créatif m’a appris comment l’émotion, l’esthétique et le récit peuvent toucher les publics plus efficacement que les seules statistiques. De ce fait, j’aborde la narration en matière de conservation de manière plus holistique.
Je ne perçois pas la faune sauvage comme déconnectée des populations, ni les aires protégées comme des paysages vides. Les parcs sont des espaces sociaux, historiques et politiques. Ils recèlent des souvenirs, des moyens de subsistance, des conflits, de l’espoir et une identité. Cette perspective me permet de raconter des histoires plus humaines et ancrées dans la réalité. Que je documente les éléphants, les gardes forestiers ou les communautés locales, je m’efforce de mettre en lumière l’interdépendance : l’idée que la conservation vise avant tout à protéger les liens entre les êtres humains et la nature.

Une grande partie de votre travail vise à mettre en lumière des lieux souvent négligés, comme le parc national d'Upemba en RDC. Qu'est-ce qui rend la Forgotten Parks Foundation si importante pour la biodiversité et la conservation des éléphants?
L'importance de la Forgotten Parks Foundation (FPF) réside dans sa volonté d'investir dans la restauration, la protection et la visibilité à long terme de ces écosystèmes oubliés. La FPF joue un rôle crucial car elle se concentre sur des aires protégées écologiquement vitales mais historiquement sous-financées, sous-représentées et souvent absentes des discussions internationales sur la conservation. Le parc national d'Upemba est l'une des plus anciennes aires protégées d'Afrique et abrite une biodiversité extraordinaire, notamment d'importantes populations d'éléphants, des espèces endémiques, des zones humides, des savanes et des écosystèmes montagneux. Pourtant, pendant des décennies, les conflits, l'instabilité et le manque de ressources ont affaibli les efforts de conservation dans ce territoire.
Les récits de conservation se concentrent souvent sur la faune sauvage, mais votre travail met également en avant les communautés locales et les populations en première ligne. Pourquoi est-il important de raconter ces histoires humaines parallèlement aux efforts de conservation?
Pour moi, la conservation est avant tout une histoire humaine autant qu'écologique. Derrière chaque paysage protégé se cachent des personnes qui font des sacrifices, affrontent des risques et assument des responsabilités rarement visibles aux yeux du monde extérieur. Gardes forestiers protégeant la faune sauvage dans des conditions périlleuses, communautés s'adaptant aux changements environnementaux, chercheurs travaillant dans des régions reculées et familles locales dont la vie est intimement liée à ces écosystèmes : toutes ces histoires comptent. Elles nous permettent d'appréhender la conservation de manière plus globale, en plaçant cette interdépendance au cœur de tout.
Si nous nous concentrons uniquement sur les animaux, nous n'avons qu'une vision partielle de la conservation. Les récits humains suscitent l'empathie et aident le public à comprendre la complexité de la protection de la nature dans des contextes sociaux, économiques et politiques difficiles. Ils redonnent également dignité et visibilité aux personnes trop souvent invisibilisées dans les récits mondiaux. Je suis convaincu que la communication en matière de conservation est d'autant plus efficace qu'elle reflète à la fois la beauté de la faune sauvage et l'humanité de celles et ceux qui œuvrent à sa protection, sur le terrain comme ailleurs.

Le récit peut être un puissant outil de conservation. Avez-vous vécu des moments sur le terrain – que ce soit avec la faune sauvage, les gardes forestiers ou les communautés locales – qui vous ont profondément touché ou ont transformé votre vision des choses?
Il y en a eu beaucoup, mais ce qui me touche particulièrement, c’est le dévouement du personnel de conservation en première ligne, qui travaille dans des conditions extrêmement difficiles. D’ailleurs, ma décision de rester travailler à Upemba est née d’un de ces moments, en avril 2023 : le directeur général de l’ICCN (l’autorité congolaise de la faune sauvage) visitait la station de Lusinga pour la première fois. Je prenais une photo de groupe et, naturellement, je demandais à mes sujets (les gardes forestiers et leur responsable) de dire quelque chose. J’ai repris leur slogan : « Historia !» Ils ont répondu : « Anoria !» J’ai ressenti leur passion pour la nature dès cet instant, et après avoir répété l’exercice trois fois, cette passion m’avait déjà conquis. J’ai couru vers notre responsable de site, Mme Tina Lain, et je lui ai demandé: "Où est-ce que je signe? Où est le contrat?"
Un moment important et déterminant de ce parcours a été l'attaque contre notre siège social le 3 mars 2026. J'aurais dû être sur place ce jour-là, mais après avoir raté mon vol à Addis-Abeba, un retard imprévu de 12 heures m'a empêché d'assister à l'incident. Cette attaque a bouleversé nos vies. Elle nous a douloureusement rappelé les dangers bien réels liés à notre travail et les sacrifices souvent consentis par celles et ceux qui sont en première ligne de la conservation.
Plusieurs semaines plus tard, l'équipe se remobilise peu à peu, tandis que nous tentons collectivement de redéfinir ce que sera la 'nouvelle normalité' tout en poursuivant notre mission. Le sens du devoir qui anime ce travail demeure notre plus grande force. Après avoir fait le bilan de nos pertes et pansé nos blessures (visibles et invisibles), nous cherchons des moyens d'avancer ensemble. En tant que responsable de la communication, l'un des plus grands défis a été de présenter une vision nuancée et honnête de ces événements. Oui, nous avons été profondément ébranlés, mais nous n'avons pas été brisés. Ce qui s'est passé ne peut être effacé, pas plus que le souvenir de nos collègues disparus. La meilleure façon d'honorer leur sacrifice est de poursuivre leur travail avec encore plus de détermination et de responsabilité.
Dans un monde où l'attention est volatile et où les crises environnementales rivalisent pour capter l'attention, comment les acteurs de la communication en matière de conservation peuvent-ils mieux mobiliser le public et susciter des actions concrètes pour la protection de la faune sauvage?
Je pense que ces acteurs doivent développer leur capacité à créer un lien émotionnel fort avec le public. On est plus enclin à s'intéresser à des histoires qui paraissent humaines, urgentes et proches de nous, plutôt que distantes ou purement techniques. Surtout, la communication en matière de conservation ne doit pas se focaliser uniquement sur les catastrophes. Si les crises environnementales sont bien réelles, il est essentiel que chacun ait des raisons de croire qu'un changement positif est possible. L'espoir, la résilience, l'innovation et le leadership local sont de puissants moteurs d'action. J'ai eu le privilège de constater l'efficacité de cette approche à travers le travail de différents acteurs de la communication en matière de conservation et nos propres expérimentations.

Pour l'avenir, quel rôle pensez-vous que les jeunes Africains – notamment les conteurs, les photographes et les communicateurs – peuvent jouer dans la construction de la conservation sur le continent?
Les jeunes Africains ont un rôle crucial à jouer car ils comprennent les réalités, les cultures et les complexités du continent de l'intérieur. Trop longtemps, les récits de la conservation en Afrique ont été racontés de l'extérieur. Cette situation évolue, et il est essentiel que cela change. Les conteurs, photographes, cinéastes, journalistes et communicateurs africains contribuent à créer des récits plus nuancés, authentiques et ancrés dans le contexte local.
Au-delà du récit, les jeunes créatifs peuvent contribuer à tisser des liens entre la conservation et la culture, la musique, la technologie, l'engagement des jeunes urbains et l'innovation numérique. La conservation ne doit pas être perçue comme un sujet abstrait ou élitiste ; elle doit être liée à l'identité, aux perspectives d'avenir et à la responsabilité collective. Je suis convaincue que l'avenir de la conservation en Afrique dépendra en grande partie de la capacité à donner la parole à une nouvelle génération d'Africains pour façonner ce récit.
Enfin, lorsque vous pensez à l'avenir des éléphants, des aires protégées et de la biodiversité en Afrique, qu'est-ce qui vous donne espoir et quelle est votre vision de la conservation pour les années à venir?
Ce qui me donne espoir, c'est la résilience: la résilience de la nature, des communautés et des personnes qui continuent de protéger ces paysages malgré d'énormes défis. Je suis encouragée par le nombre croissant de jeunes Africains qui s'engagent dans la conservation, le recours accru à la technologie et au récit dans les efforts de protection, et la reconnaissance du fait que la conservation doit impliquer les communautés plutôt que de les exclure. Ma vision pour l'avenir est celle d'un modèle de conservation plus inclusif, piloté localement et ancré dans la culture. J'espère voir les aires protégées africaines non seulement survivre, mais aussi devenir des lieux de fierté, d'éducation, de recherche, de créativité et d'opportunités durables.




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